Football et cohésion sociale en Côte d’Ivoire de 1992 à 2015

Par Prince de GBA

Le sport est souvent présenté comme un “ facteur d’unité nationale ”. En Côte d’Ivoire, pays marqué par deux décennies de crises socio-politiques et militaires, le football occupe une place singulière : il fonctionne à la fois comme miroir des fractures et comme laboratoire de réconciliation.

De 1992 à 2015, le pays traverse trois séquences majeures : l’euphorie du multipartisme, l’ère post-Houphouët-Boigny et la crise militaro-politique marquée par la partition du pays de 2002 à 2011, puis la reconstruction post-crise à partir de 2011. Ces 23 années sont aussi scindées par des moments footballistiques décisifs : la première victoire à la CAN 1992, la première qualification à la coupe du monde en 2005 pour le mondial 2006 et le sacre de 2015. Dès lors, dans quelle mesure le football a-t-il été un instrument de cohésion sociale en Côte d’Ivoire entre 1992 et 2015 ? Pour répondre, nous montrerons d’abord que le football a servi de mythe unificateur dans les années 1990 en s’appuyant sur la diversité de l’équipe. Nous verrons ensuite qu’il est devenu un outil de médiation pendant la guerre 2002-2011 à travers des gestes symboliques forts. Enfin, nous analyserons comment il a incarné la normalisation de la société ivoirienne après 2011.

I. 1992-1999 : La CAN 1992, un lien unificateur fondé sur la diversité

1. Le sacre de Dakar : naissance d’un récit national métissé

Le 26 janvier 1992, la Côte d’Ivoire remporte sa première Coupe d’Afrique des Nations au Sénégal, (11-10) aux tirs au but contre le Ghana. L’équipe de Gadji Celi, Obrou Arsène, Youssouf Fofana, Abdoulaye Traoré et Alain Gouaméné intervient dans un contexte de multipartisme naissant. Cette victoire offre au pays un récit commun de l’unité nationale. Elle est d’autant plus fédératrice que l’équipe incarne déjà le brassage ivoirien . Avant même la génération Drogba, la CAN 1992 montre que le football peut refléter la pluralité de la Côte d’Ivoire.

2. Une équipe miroir de la nation

La cohésion passe aussi par la composition du groupe. Dès les années 1960, les Éléphants rassemblent des Ivoiriens de toutes origines et de toutes les ethnies. En effet, les joueurs ivoiriens sont issus des différentes aires culturelles du pays. Ainsi cette équipe devient le creuset de l’unité nationale.

II. 2000-2010 : La “génération Drogba”, le football comme diplomatie de la paix

1. L’appel du 8 octobre 2005 et la prière de 2006 : quand le vestiaire devient tribune

Le 8 octobre 2005, après la qualification pour le Mondial 2006, Didier Drogba prend le micro à Khartoum : « Ivoiriens, Ivoiriennes, du nord et du sud… s’il vous plaît, déposez toutes les armes ». Ce « cri devient le symbole de son engagement au-delà du sport, dans une diplomatie du terrain ». L’impact est immédiat : des jeunes des Forces Nouvelles et des FDS fêtent ensemble. Ce geste est prolongé en 2006 par un symbole religieux fort : à l’orée de la Coupe du Monde, la Fédération Ivoirienne de Football dirigée par Jacques Anouma organise une prière collective associant chrétiens et musulmans. Ce moment œcuménique, porté par les Éléphants, envoie un message d’unité au-delà des clivages.

2. Bouaké 2007 : la géographie de la réconciliation

Le 3 juin 2007, les Éléphants jouent pour la première fois à Bouaké, capitale de l’ex-rébellion, contre Madagascar. L’objectif est clair : « montrer que la Côte d’Ivoire est Une et Indivisible ». Le stade est rempli de supporters venus du Nord et du Sud. L’image des ex-belligérants côte à côte frappe les esprits. Le symbole est renforcé quelques mois plus tard : Didier Drogba revient à Bouaké pour y présenter son Ballon d’Or africain. Devant une foule de jeunes du centre et du nord, il dépose le trophée, signe que la gloire nationale n’appartient ni au Sud ni au Nord, mais à tous.

3. Les Ballons d’Or et la fierté internationale : Drogba et Yaya Touré

Au-delà des frontières, les Éléphants deviennent vecteurs de fierté nationale. Didier Drogba devient le premier ivoirien à remporter le Ballon d’Or africain en 2006 à Accra, puis un autre plus tard. Il s’en est suivi une razzia de Yaya Touré qui le gagne quatre fois d’affilée de 2011 à 2014. Ces distinctions individuelles font la fierté de la Côte d’Ivoire sur le plan international. Malgré les tensions supposées, les deux icônes servent le même drapeau.

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III. 2011-2015 : La CAN 2015, victoire de la normalisation post-crise

1. Le sacre de Bata : le football au service de la reconstruction

Le 8 février 2015, la Côte d’Ivoire remporte sa 2ᵉ CAN en Guinée Équatoriale, de nouveau face au Ghana (9-8) aux tirs au but. Le Programme National de la Cohésion Sociale est créé. Cette victoire est lue comme un signe de normalisation . Le PNCS salue « cette victoire cohésive ».

2. Une population qui a mûri et des acteurs engagés

La différence avec 1992 est notable. Les différentes joies et les grandes désillusions des CAN tel que celle de 2012 de la génération dorée ont conduit les ivoiriens à être prudents. Le PNCS observe qu’en 2015, « les Ivoiriens sont demeurés très prudents mais avec l’espoir secret que la victoire soit au rendez-vous ». Après 10 ans de guerre, la liesse n’est plus naïve. Cette maturité se voit aussi dans l’engagement des acteurs : Didier Drogba est nommé membre de la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation pour la diaspora. Le capitaine devient médiateur officiel, signe que le football n’est plus seulement un exutoire mais un acteur de la reconstruction.

De 1992 à 2015, le football ivoirien a joué un rôle triple dans la cohésion sociale : mythe unificateur métissé en 1992, outil de médiation pendant la guerre puis symbole de normalisation avec la CAN 2015. Il a été un pansement collectif et unitaire efficace durant la période de crises sociopolitique tant il a réuni les ivoiriens dans des joies et des collectifs. La CAN 2023 organisée à domicile prolonge ce questionnement : le football peut-il consolider durablement la paix, ou restera-t-il tributaire des victoires sur le terrain ?

Dr Coulibaly Wayarga, historien ,enseignant chercheur, Université Félix Houphouet Boigny d’Abidjan

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