À 79 ans, Clément N’Guessan reste une voix expérimentée du football ivoirien. Ancien footballeur, entraîneur, Directeur Technique National, il rejoint World Soccer Consulting, une structure qui ambitionne de renforcer la détection et l’accompagnement des jeunes talents. Dans cet entretien, il revient sur son engagement, dresse un constat sévère du football ivoirien et explique les ambitions du projet.
Vous venez d’être choisi pour accompagner World Soccer Consulting. Comment avez-vous accueilli cette décision ?
Je suis honoré et heureux, parce que c’est une denrée rare. Chez nous, en Côte d’Ivoire, on ne reconnaît pas suffisamment les connaissances. Lorsqu’un jeune frère reconnaît votre compétence, cela fait plaisir. Nous nous sommes rencontrés, nous avons échangé et il a compris ce que je pouvais apporter. Il m’a fait beaucoup d’honneur et cela fait plaisir à quelqu’un lorsqu’on reconnaît son expérience.
Vous avez une longue expérience dans le football ivoirien. Comment jugez-vous la situation actuelle ?
Nous sommes dans un pays où, surtout dans le domaine du football, tout le monde croit connaître le football. C’est là le malheur de la Côte d’Ivoire. Tout le monde croit connaître et on ne donne pas suffisamment la parole à ceux qui connaissent pour leur permettre d’apporter ce qu’ils peuvent apporter. Je l’ai dit tout à l’heure : nous sommes dans un système où le football n’existe plus. C’est une honte pour moi quand je vois que notre équipe nationale est composée de binationaux, c’est-à-dire de joueurs qui ont été formés ailleurs.
Vous êtes donc très critique envers le fonctionnement actuel du football ivoirien…
Le rôle du président de la fédération, c’est de développer le football, de créer les conditions pour que les footballeurs sortent d’ici. Ce n’est pas d’aller en Europe chercher les meilleurs joueurs pendant qu’on ne fait rien ici. J’ai vu une interview qui m’a choqué. Le président dit qu’il n’est pas responsable du mauvais niveau du football. Si les gens ne viennent pas au terrain, ce n’est pas moi, dit-il, c’est le président du club. Mais toi, tu leur as proposé quoi ? C’est toi qui es le chef. C’est toi qui donnes l’impulsion de ce qu’on doit faire. Ensuite, tu les guides et tu leur donnes ce qu’il faut pour qu’ils puissent réussir. C’est d’abord le président de la fédération qui est responsable quand le football ne va pas. C’est lui le premier responsable.
Dans ce contexte, quelle est la réponse de World Soccer Consulting ?
Le projet World Soccer Consulting veut combler un peu le déficit qui existe aujourd’hui, notamment au niveau de la détection. Pour le moment, en Côte d’Ivoire, la détection est mal faite. J’ai été Directeur Technique National et j’ai travaillé pendant dix ans à la DTN. Pendant une décennie, avec Yéo Martial, j’ai fait le tour du pays et j’ai vu beaucoup de choses.
Vous estimez également que les centres de formation ne remplissent pas véritablement leur rôle…
On appelle pompeusement certaines structures des centres de formation. Non, nous n’avons pas de véritables centres de formation en Côte d’Ivoire. Ce sont des structures de formation. Des gens s’organisent pour faire un peu de formation. Mais la notion de centre de formation, ce n’est pas ce qu’on y trouve aujourd’hui. Au niveau de la formation, il y a un problème de détection. Ce n’est pas forcément le meilleur qu’on retrouve dans un centre de formation. Souvent, ce sont des enfants qui viennent parce que leurs parents les inscrivent. Certains responsables de structures cherchent aussi à gagner de l’argent. Des parents paient pour prendre leurs enfants. Ce ne sont donc pas forcément des enfants qui ont été détectés et auxquels on peut appliquer un véritable processus de formation.
Comment comptez-vous alors améliorer la détection ?
Il faut aller chercher les talents là où ils se trouvent. Est-ce que nous songeons à aller dans les villages où certains parents préfèrent aujourd’hui emmener leurs enfants dans les champs de café ou de cacao ? Nous allons essayer. Il faut donner une opportunité aux enfants. On ne va pas à l’école tout le temps. Il y a des temps de loisirs, des moments où l’on peut pratiquer une activité. C’est cela, la gestion du temps. Nous allons utiliser cette gestion du temps pour permettre aux enfants d’avoir un créneau horaire dans la journée ou dans la semaine pour faire de la formation.
Pourquoi est-il si difficile de détecter les talents ?
La qualité du footballeur ou du sportif est liée à un don génétique et constitutionnel. Quand on voit un enfant, on ne peut pas forcément savoir ce qu’il possède. Ce n’est pas écrit sur son front. Pour le détecter, il faut le mettre à l’épreuve. Mais si on ne trouve pas le moyen de le mettre à l’épreuve, comment va-t-on le détecter ? On perd le talent.
Que faut-il faire pour éviter cette perte de talents ?
Pour ne pas perdre les talents, il faut faire ce qu’on appelle le ratissage des âges. Et pour ratisser les âges, il faut se donner les moyens. Ces moyens, ce sont les structures et les infrastructures. Mais les infrastructures, c’est aussi le développement.
Justement, vous semblez remettre en cause la conception actuelle des infrastructures sportives…
Il faut arrêter de croire que les infrastructures du football se résument au stade de 100 000 ou de 60 000 places que nous avons construit. Ce n’est pas du tout une infrastructure destinée à développer le football. Le développement du football passe par des infrastructures de proximité, des structures adaptées à la formation et surtout un véritable système permettant d’identifier, d’encadrer et de faire progresser les jeunes talents.
Quel est finalement votre objectif avec World Soccer Consulting ?
Notre objectif est de contribuer à combler les insuffisances, particulièrement dans la détection. Nous voulons donner leur chance aux enfants, y compris ceux qui sont loin des grands centres urbains. Il faut aller vers les jeunes, les mettre à l’épreuve et leur donner les conditions nécessaires pour révéler leur potentiel. C’est ainsi que nous pourrons éviter de perdre des talents et construire véritablement l’avenir du football ivoirien.